Politique

Le pourquoi de la révolte de la jeunesse sénégalaise et comment la résoudre ?

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Lorsque l’affaire Sonko-Adji Sarr éclata, je considérais que c’est une affaire privée qui devait être réglée devant la justice. J’étais d’avis que Sonko devait répondre à la convocation judiciaire. Comme la plupart des Sénégalais, je croyais que cette affaire en resterait là, la justice ferait son travail avec impartialité. Les choses doivent se passer ainsi dans un Etat de droit.
Quand Sonko décida de répondre à la justice, j’étais soulagé, me disant que cette triste affaire serait résolue, et justice serait rendue. Ça aurait dû en rester là et ne jamais entraîner des émeutes.
Ces émeutes cristallisent la colère de la population, montrent son absence de perspective, son dénouement et désespoir. Les saccages des magasins Auchan sont un signe éloquent que les Sénégalais souffrent, ont un ras-le-bol.
La recrudescence de l’émigration clandestine aurait dû interpeller le gouvernement sur les conditions de vie précaires des Sénégalais, l’absence de perspective de la jeunesse. On ne prend pas une pirogue de fortune quand on a l’espoir de s’accomplir dans son pays, quand on croit que c’est une terre qui nous donne de l’espoir.
Aujourd’hui, si je posais la question aux jeunes sénégalais : souhaitez-vous rester dans votre pays ou émigrer, la réponse majoritaire serait, je souhaite émigrer. Cela traduit l’échec de tous les gouvernements du Sénégal depuis l’indépendance.
Le Sénégal mérite mieux que de figurer parmi les pays les moins avancés (Pma). Il aurait dû dépasser ce stade. Il aurait dû aussi dépasser celui où les gens saccagent des magasins pour trouver des produits censés se trouver dans les frigos de tout travailleur.
J’ai l’impression que le Sénégal fait un pas en avant et deux en arrière. Le 23/06/2011, quand les Séné­galais sortirent dans la rue pour dire non au projet de loi permettant à un candidat d’être élu avec 25% des voix, et qu’ils obtinrent gain de cause, je pensais que la démocratie était devenue un acquis au Sénégal. Quand ils dirent non au Président Maître Wade pour un troisième mandat, je pensais que le débat – faire plus de deux mandats – ne se représenterait plus.
Aujourd’hui, il est anormal que les journalistes posent la question au président de la République : vous présenterez-vous à l’élection présidentielle de 2024 ? C’est une question qui n’a aucun sens, car déjà réglée par la Constitution qui dispose en son article 27 : «Nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs.» Quand le Président répond qu’il ne se prononcera pas – ni-ni -, c’est un recul démocratique.
J’ai vu des télévisions à qui on a coupé le signal parce que couvrant les manifestations. Je suis sidéré de constater qu’au Sénégal, en 2021, le Cnra peut dire aux chaînes de télévision : ne couvrez pas les manifestations populaires. Quid de la Rts, la télévision que nous finançons avec nos impôts, qui fit comme si notre pays ne connaissait pas des émeutes ?
Tout cela montre que notre pays a reculé. Il peut et doit se reprendre. Il doit continuer de consolider sa démocratie, il doit continuer de laisser libre la presse, il ne peut réduire l’opposition «à sa plus simple expression», car un Etat a besoin d’une opposition forte et responsable.
Je disais que l’affaire Sonko cristallise la colère de la population, que son arrestation a réveillé la colère latente enfouie depuis des années face aux affaires de corruption, à l’arrogance de la majorité présidentielle et à des condamnations d’opposants et d’acteurs de la société civile qu’elle perçoit comme injustes. Pense-t-on vraiment que Sonko méritait d’être inculpé pour insurrection, rébellion ? Pense-t-on que c’était au préfet de lui dire le chemin qu’il devait emprunter ?
Tout cela montre les abus du gouvernement, et ces abus doivent cesser. Le gouvernement doit être équitable. Le député qui a demandé publiquement «de sortir les machettes contre ceux qui s’opposent au troisième mandat de Macky Sall» ne mérite-t-il pas d’être poursuivi en justice ? Les membres du parti au pouvoir, accusés de corruption, ne doivent-ils pas répondre devant la justice ?
A ce stade, nous aurions dû nous concentrer sur le développement de notre pays. Au lieu de cela, nous sommes englués dans des émeutes qui vont faire plus sombrer notre économie, déjà mal en point à cause de la Covid-19. Le Sénégal recule, et chaque reculade nous éloigne du développement. Les conditions de vie des Sénégalais se détériorent. Pendant ce temps, la classe politique s’enrichit, ses privilèges augmentent. Et tout cela est financé par nos impôts.
Si nos impôts étaient mieux dépensés, le Sénégal disposerait de meilleures écoles, davantage d’hôpitaux, de meilleures routes et donnerait la chance à la population de s’accomplir dans son pays. Mais quand nos impôts sont impunément détournés, le pays en souffre, les plus durement touchées sont les couches les plus pauvres de la population.
Il y a une urgence à lutter contre la corruption. Et tant que cette lutte ne sera pas menée avec vigueur, attendons-nous à ce que le patriotisme fiscal soit un vœu pieux, à ce que les personnes qui peuvent se soustraire à l’impôt le fassent. Peut-on les en blâmer ?
Les Sénégalais ont l’impression de vivre dans un pays inéquitable. Ils ne croient pas qu’ils ont les chances de s’accomplir dans leur pays. Ils ne croient pas que leur justice est impartiale. Ils l’ont montré en sortant dans les rues. C’est ce message que n’a pas compris le ministre de l’Intérieur avec sa déclaration arrogante : vouloir nous sermonner, parler de valeurs que son propre gouvernement bafoue, ne pas compatir avec ces jeunes désœuvrés qui ne demandent qu’à être compris, qu’on leur donne la chance de se réaliser.
Le gouvernement doit décrypter le message que lui a lancé la jeunesse sénégalaise. Si le ministre de l’Intérieur croit que les manifestants sont des terroristes, alors l’écrasante majorité des Sénégalais l’est, et je suis fier d’en faire partie. Un peuple doit être écouté parce qu’une fois qu’il se révolte, il n’y a plus de point de retour, il est une tornade qu’on ne peut arrêter parce qu’il a pour lui la force, la légitimité.
Que le gouvernement assure nos droits consacrés par la Constitution, qu’il lutte contre la corruption, qu’il laisse les médias faire leur travail, qu’il donne la chance à la jeunesse de s’accomplir !
Moussa SYLLA



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